Tout a commencé le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, lorsqu'un
vendeur de fruits s'immola en plein cœur du marché. Mohamed Bouazizi, s'enleva la vie pour protester contre le régime en place.
Sa mort met le feu aux poudres : un mouvement de protestation
embrase la Tunisie. Plus tard c'est le Maghreb qui est en ébullition : ce qu’on va appeler « le
printemps arabe » vient de commencer. Les dirigeants au pouvoir depuis des
dizaines d’années vont finir par tomber sous la pression.
« Détruire un système n’est pas forcément la
possibilité de construire un nouvel ordre. La grande difficulté demeure dans la
capacité de construire une alternative » souligne Aziz Fall, professeur en sciences politiques, relations
internationales et anthropologie au sein des universités McGill et UQAM.
Si ce politologue internationaliste d'origine sénégalaise
et égyptienne ne nie pas le caractère spontané de ces protestations, selon
lui plusieurs autres conditions ont apporté à maturation l’exacerbation de ces
populations. Ces populations qui ont supporté pendant une cinquantaine d’années
des régimes mis en place avec le soutien occidental.
Pour ce fondateur et membre du GRILA (le groupe de recherche et
d'initiative pour la libération de l'Afrique), il faudrait un autre système
pour sortir le continent africain de sa condition. Il pense que le
panafricentrage, stratégie panafricaine basée sur une réflexion des valeurs,
des cosmogonies, des visions du monde imbriquées dans les sociétés d’origine
pourrait être une porte de sortie.
Quelles sont les
conditions à l’origine de la révolution en Tunisie ?
A-Fall : Les
alliés de l’Occident et de la sous-région estimaient que le modèle était usé et
fatigué, ils ont commencé à lâcher prise. En même temps les problèmes de l’État
ne faisaient que s’aggraver : crise de la jeunesse, chômage d’une population
active éduquée assez importante et une très mauvaise redistribution de
l’économie du pays. Le système colonial a créé une catégorie bourgeoise qui
s’est accaparée les secteurs clés de l’économie : le tourisme et
l’immobilier. Le geste, désormais célèbre, à Sidi Bouzid où ce jeune désespéré
met fin à ces jours provoque comme on l’a vu une réaction spontanée qui
n’enlève pas le fait que pendant les deux dernières décennies il y a eu une
organisation féroce des organisations de la société civile, de partisans des
droits de l’homme, d’activistes politiques contre ce régime. Certes, c’était
une résistance qui n’était pas généralisée, mais elle aura son rôle à jouer
dans la maturation de cette révolution.
Qu’en
est-il pour l’Égypte ?
A-Fall : Dans le cas de l’Égypte, il y a l’effet tunisien qui a fait tâche d’huile. Il ne faut pas dénigrer le caractère novateur de ce mouvement patriotique et national qui est parvenu à chasser cet autocrate. Cependant il y a une résistance beaucoup plus longue contre un régime lui aussi vieillissant qui voulait passer le flambeau à son fils. Moubarak était considéré comme un allié incontournable en raison du dispositif stratégique de la sous-région. Il y a avait aussi le rôle prééminent de l’Égypte dans le monde arabe, la façon dont les fondamentalistes étaient tenus en respect. Toutes ces conjonctions ont donné une longévité au raïs égyptien qui était articulé sur un système d’intelligence très fort, et sur un système de corruption très bien ancré dans la société. On l’a vu avec Mobutu, un moment l’Occident soutient, plus tard il retient son soutien. Dans le cas de Moubarak, la perspective de son remplacement par son fils ne semblait pas enchanter beaucoup des ses parrains extérieurs, ce qui a facilité l’explosion du modèle égyptien.
A-Fall : Dans le cas de l’Égypte, il y a l’effet tunisien qui a fait tâche d’huile. Il ne faut pas dénigrer le caractère novateur de ce mouvement patriotique et national qui est parvenu à chasser cet autocrate. Cependant il y a une résistance beaucoup plus longue contre un régime lui aussi vieillissant qui voulait passer le flambeau à son fils. Moubarak était considéré comme un allié incontournable en raison du dispositif stratégique de la sous-région. Il y a avait aussi le rôle prééminent de l’Égypte dans le monde arabe, la façon dont les fondamentalistes étaient tenus en respect. Toutes ces conjonctions ont donné une longévité au raïs égyptien qui était articulé sur un système d’intelligence très fort, et sur un système de corruption très bien ancré dans la société. On l’a vu avec Mobutu, un moment l’Occident soutient, plus tard il retient son soutien. Dans le cas de Moubarak, la perspective de son remplacement par son fils ne semblait pas enchanter beaucoup des ses parrains extérieurs, ce qui a facilité l’explosion du modèle égyptien.
Est-ce que ces révolutions peuvent s’étendre
au reste du continent africain ?
A-Fall : Ce
scénario n’est pas exclu. Il est très possible que cela existe aussi en Afrique
puisque les conditions de la maturation de l’exacerbation de ces populations
sont les mêmes partout sur le continent après plus d’une vingtaine d’années
d’ajustements structurels, des conséquences de la mondialisation.
Est ce qu’il devrait y avoir des révolutions partout sur le continent
pour faire changer les choses ?
A-Fall : Pour
les gens qui ont une pensée révolutionnaire activiste oui, ça serait bien,
parce qu’à ce moment les revendications populaires, les demandes sociales
seront écoutées. Mais détruire un
système n’est pas forcément la possibilité de construire un nouvel ordre. Il
faut bien sûr faire tomber les régimes autocratiques et anti démocratiques, mais la grande difficulté demeure dans la capacité
de construire une alternative. Pour l’instant ce que ces gens demandent,
c’est une alternance, un changement de l’ordre, et le renversement de
mécanismes politiques qui sont complètement dépassés. Si on n’était pas en
situation de crise économique mondiale du capitalisme, il est probable que ces
choses auraient été beaucoup plus lentes. Nous sommes en crise, ce sont les
pays qu’on a considéré « modèles » qui s’écroulent avant les autres. Donc, il
n’est pas impossible que les autres, à des degrés divers qui sont tout aussi
vulnérables, connaissent une certaine forme de réveil. Maintenant la question
c’est : quelle est l’ampleur de ces réveils et quels sont les changements
qui sont préconisés ? Il y a des situations particulières à chaque pays
qui sont différentes y compris au Maghreb et les demandes sociales divergent.
Est-ce que cela représente
un espoir que le continent africain se dirige vers la démocratie ?
A-Fall : Le
problème c’est plutôt : qu’est ce que la démocratie ? Parce qu’il
peut y avoir plusieurs conceptions de la démocratie. Si la démocratie est
vraiment la traduction des aspirations populaires, c’est à dire, du plus grand
nombre de la collectivité, oui ça serait souhaitable que l’État ne soit pas
juste l’apanage de quelques élites urbanisées qui contrôlent la sphère de
l’État. Si on pouvait élargir au niveau des processus de décision et
d’exécution, l’ampleur de la démocratisation, oui ce serait souhaitable d’aller
dans ce sens là. Mais il y a différentes formes de démocratie, y compris celle
que la Banque Mondiale et les bailleurs de fond ont voulu nous inculquer, sous
forme de démocratie représentative, qui selon moi, ne peut pas pleinement
traduire les aspirations des populations. Donc si les populations prennent le
pouvoir elles doivent avoir aussi l’ingéniosité de créer selon leur propre
culture et selon leur propre aspiration des mécanismes capables de les
représenter, de défendre leurs intérêts et de les traduire dans l’exécution.
Qu’est ce qu’il faudrait comprendre par
démocratie que la Banque mondiale a créé ?
A-Fall : À
mesure que les ajustements structurels échouaient dans le début des années 80, les
institutions financières internationales se sont rendues compte que les pays
africains contournaient leurs mesures par le système politique. Il était donc
important à la fois de désengorger le système politique, et de créer une
dimension politique d’ajustement. C’est ainsi que la gouvernance et tous ses
attributs vont être inventés, et les pays vont être emmenés à transformer
l’État sous forme de démocratie participative avec un système technocratique
managérial. Un système qui d’ailleurs a échoué parce qu’on ne peut pas avoir
l’État dépolitisé ou technocratique. L’échec de ce système s’explique par le
fait que d’abord parce que les pays africains n’ont vraiment jamais suivi, ils
ont fait des choses plus ou moins hybrides, et parce qu’il est arrivé en même
temps que s’est achevé le mode néocolonial de croissance, l’ancien système dans
lequel l’Afrique était enfermé dans la vieille division internationale du
travail. Il y a surtout le cas des pays de la zone franc qui sont toujours avec
leur monnaie coloniale, et qui ont beaucoup de mal à esquisser les éléments de
la souveraineté.
Est ce qu’il faudrait plutôt revoir la façon
de gouverner lorsqu’on parle de révolution pour véritablement passer à autre
chose ?
A-Fall : La
dernière révolution en Afrique était celle du Burkina Faso, on a pu voir qu’un
changement pouvait être enclenché, changement des systèmes de production des
moyens de production. Donc un changement dans la façon d’accumuler à l’échelle
de l’État, et c’est malheureusement une expérience qui a mal fini, mais c’était
la dernière. Pour l’instant il est trop tôt pour dire si ces révolutions vont
apporter des avancées progressistes, elles peuvent aller dans toutes sortes de
directions il faut le rappeler, y compris vers des involutions, il est très important qu’il y ait une
vigilance populaire.
La question pour
nous autre peuple africain qui croyons à ce que ces révolutions adviennent,
c’est qu’il y ait des transformations qualitatives vers les aspirations
populaires, donc sur cette question les demandes sociales, les intérêts des
peuples ne peuvent pas s’opposer. La plupart des demandes sociales à l’échelle
du continent sont pratiquement les mêmes. Beaucoup plus de justice, la
satisfaction des besoins essentiels, l’accès au pouvoir de décision, etc…la
question du pillage des ressources, la préservation de notre équilibre
environnemental. On a donc plusieurs demandes qui sont formulées très
clairement, qui sont comprises dans la déclaration de Bamako qui est postée sut
notre site au GRILA, qui sont une série de demandes légitimes, donc on ose
espérer que si ya des changements, ça va aller vers la satisfaction de ce genre
de projet.
Que dire de la jeunesse dans tout ça ?
A-Fall : De toute façon dans les deux mouvements qu’on vient de voir au Maghreb c’est la jeunesse qui en a été le moteur. Il s’agit d’une jeunesse qui n’est pas politisée mais qui s’est rendu compte qu’il y a une injustice, un système vieillissant qui ne leur donne pas de réponses. La question c’est de savoir comment elle va poursuivre de façon organisée ces changements ? Sa propre vigilance, sa propre organisation en dépend. Pour l’instant on ne peut qu’applaudir le fait qu’enfin des jeunes se réveillent et prennent leur destin en main. Il y a un mélange de toutes ces situations qui fait qu’on est vraiment passé à une nouvelle ère, les aspirations de la jeunesse poussent derrière, maintenant est-ce que l’Afrique va profiter de cette démocratisation pour enclencher des processus par exemple en terme d’intégration régionale, de souveraineté ou est ce que on va seulement aller vers des tendances réformistes, cosmétiques de changement de la garde.
A-Fall : De toute façon dans les deux mouvements qu’on vient de voir au Maghreb c’est la jeunesse qui en a été le moteur. Il s’agit d’une jeunesse qui n’est pas politisée mais qui s’est rendu compte qu’il y a une injustice, un système vieillissant qui ne leur donne pas de réponses. La question c’est de savoir comment elle va poursuivre de façon organisée ces changements ? Sa propre vigilance, sa propre organisation en dépend. Pour l’instant on ne peut qu’applaudir le fait qu’enfin des jeunes se réveillent et prennent leur destin en main. Il y a un mélange de toutes ces situations qui fait qu’on est vraiment passé à une nouvelle ère, les aspirations de la jeunesse poussent derrière, maintenant est-ce que l’Afrique va profiter de cette démocratisation pour enclencher des processus par exemple en terme d’intégration régionale, de souveraineté ou est ce que on va seulement aller vers des tendances réformistes, cosmétiques de changement de la garde.
Que dire des autres pays en crise dans le
reste de l’Afrique ?
A-Fall : Aucun
pays n’est à l’abri, tout pays aspire à des changements puisque les systèmes
qui les gouvernent sont bloqués. Quelque part il y a un potentiel de
changement, que ce changement soit révolutionnaire c’est autre chose. Je crois
qu’il faut faire attention sur le fait que la pensée révolutionnaire, la
conscience de ce qu’il y a comme identité comme problème n’est donnée à tout le
monde. La conscience révolutionnaire, la conscience de classe, l’idée qu’on
connaît dans une position de classe, sa position dans le processus historique,
pour une personne cela prend le temps de savoir où est ce qu’il est situé.
Quels sont les intérêts de classe, quels sont les changements, qu’est ce qui
préconise tout ça ? Il y a quelques individus qui l’ont, mais la masse des
individus ne l’a pas.
Comment la population devrait être éduquée
par rapport à cette conscience de classes ?
A-Fall : Il y
a une éducation politique et une repolitisation essentielle à opérer. J’espère
que ces moments sont des leçons pour l’humanité parce que pour la 1ère fois dans l’histoire
les sociétés sont appelées à trouver des réponses idoines et rapides à une
crise totale du système qui n’est plus écologiquement viable. On est vraiment
appelé a réinventer des nouvelles façons de faire et ce sont les jeunes qui ont
compris cette urgence, maintenant on se demande comment est-ce qu’ils vont le
faire ? Hélas beaucoup n’ont pas les recettes et la conscience politique,
mais le chemin se fait en marchant, il est ainsi possible que dans la lutte,
vont se forger des mécanismes de sortie de crise.
La plupart des pays de l’Afrique ont eu 50
ans. Est-ce que cela expliquerait qu’après un demi-siècle dans ces conditions,
ils aspirent à du changement ?
A-Fall : Il y a
une dizaine de pays qui ont 50 ans. La question de la temporalité n’est pas le
problème même si historiquement on peut voir quelques coïncidences. Il y a
surtout le fait que l’Afrique est enfermée dans l’ancienne division
internationale du travail dont émerge de plus en plus les autres pays sauf
l’Afrique. Il y a le fait que nos souverainetés sont tout à fait limitées et il
y a le fait que les promesses de ces indépendances ne sont pas concrétisées. Il
y a une génération, la vôtre, qui n’a pas connu les luttes, qui est
complètement exaspérée, qui ne comprend pas la latitude des sacrifices des
autres générations, qui est impatiente de trouver une solution de sortie de
crise et qui ne voit pas d’horizon. Ce qui conduit à des jeunes qui s’expatrient,
qui passent par le désert et les mers, on a des gens désœuvrés par milliard de
dollars qui fuient le continent. Tous ces gens là espèrent qu’il y aura un
changement et ça un effet de temporalité. À quoi ça servi d’être indépendant,
qu’est-ce qu’on est devenu ?
Comment envisager le développement du
continent africain ?
A-Fall : Il n’y
a probablement pas de solution claire, c’est à dire d’un point de vue
holistique tout est lié. Notre conception du développement en Afrique doit passer
par une réflexion sur la nature du développement. Le développement est par
essence lui même prédateur donc ce n’est pas quelque chose de neutre. Nous
devons réaliser que si ce développement a échoué il y a d’autres approches
possibles. Sur cette question, l’africanité est intéressante dans le sens que
nous avons aussi d’autres conceptions et d’autres visions du monde dont on a
jamais tenu compte qu’il faudrait peut être considérer. Ce que nous essayons de
proposer dans notre cas c’est le panafricentrage.
En quoi consiste le panafricentrage ?
A-Fall : Ce
serait une stratégie panafricaine basée sur une réflexion sur nos valeurs, sur
nos cosmogonies, sur nos visions du monde. Nous sommes allés ressusciter des
valeurs qui sont imbriquées dans plusieurs de nos sociétés à l’origine qui
était le mât : l’idée qu’il y a un équilibre en toute chose autant au
niveau cosmique qu’au niveau de notre relation vis a vis de l’écosystème. Un
rapport beaucoup plus respectueux de l’écosystème dont nous sommes nous même une
partie, et ce qu’il faut rechercher c’est plutôt l’équilibre. Or la grande
difficulté qu’il y a dans le développement, c’est de ne pas saisir qu’il ne
peut pas y avoir développement s’il y a déséquilibre. Il y a déséquilibre dans
la dégradation des relations sociales, dans notre rapport à l’environnement. C’est
tout ça qui doit changer.
L’Afrique ne s’en sortira que dans un schéma plus global. Nous devons
apprendre à compter sur nos propres forces, à nous entraider dans une
perspective Sud-Sud, et celle de réconcilier les grands impératifs. Par
exemple, la question de l’agriculture, une autosuffisance alimentaire, redonner
plus de pouvoir aux paysans, changer l’équilibre entre ruraux et urbains, basée
sur une réforme agraire en profondeur. La question de l’accumulation de nos
ressources naturelles, et qui est propriétaire des ressources, est-ce que nous
avons ou non la
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire