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samedi 11 février 2012

Après le printemps arabe, aura t-on droit à une tempête subsaharienne?

Le 11 février 2011 Hosni Moubarak jette l’éponge et démissionne de la présidence de l’Égypte. L’année dernière, à pareille période le monde arabe s’enflamme. Sous la pression de la jeunesse, des dirigeants accrochés au fauteuil présidentiel depuis une trentaine d’années sont éjectés pacifiquement. Des révolutions comme celle-là seront-elles possibles en Afrique de l’ouest? Là aussi, des chefs d’État sexagénaires et même octogénaires, repoussent les limites de la démocratie. Rétrospective sur le printemps arabe avec le regard du professeur Aziz Fall et sa vision du développement du continent africain.
Tout a commencé le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, lorsqu'un vendeur de fruits s'immola en plein cœur du marché. Mohamed Bouazizi, s'enleva la vie pour protester contre le régime en place.  Sa mort met le feu aux poudres : un mouvement de protestation embrase la Tunisie. Plus tard c'est le Maghreb qui est en ébullition : ce qu’on va appeler « le printemps arabe » vient de commencer. Les dirigeants au pouvoir depuis des dizaines d’années vont finir par tomber sous la pression.
« Détruire un système n’est pas forcément la possibilité de construire un nouvel ordre. La grande difficulté demeure dans la capacité de construire une alternative » souligne Aziz Fall, professeur en sciences politiques, relations internationales et anthropologie au sein des universités McGill et UQAM.
Si ce politologue internationaliste d'origine sénégalaise et égyptienne ne nie pas le caractère spontané de ces protestations, selon lui plusieurs autres conditions ont apporté à maturation l’exacerbation de ces populations. Ces populations qui ont supporté pendant une cinquantaine d’années des régimes mis en place avec le soutien occidental.
Pour ce fondateur et membre du GRILA (le groupe de recherche et d'initiative pour la libération de l'Afrique), il faudrait un autre système pour sortir le continent africain de sa condition. Il pense que le panafricentrage, stratégie panafricaine basée sur une réflexion des valeurs, des cosmogonies, des visions du monde imbriquées dans les sociétés d’origine pourrait être une porte de sortie.

Quelles sont les conditions à l’origine de la révolution en Tunisie ?
A-Fall : Les alliés de l’Occident et de la sous-région estimaient que le modèle était usé et fatigué, ils ont commencé à lâcher prise. En même temps les problèmes de l’État ne faisaient que s’aggraver : crise de la jeunesse, chômage d’une population active éduquée assez importante et une très mauvaise redistribution de l’économie du pays. Le système colonial a créé une catégorie bourgeoise qui s’est accaparée les secteurs clés de l’économie : le tourisme et l’immobilier. Le geste, désormais célèbre, à Sidi Bouzid où ce jeune désespéré met fin à ces jours provoque comme on l’a vu une réaction spontanée qui n’enlève pas le fait que pendant les deux dernières décennies il y a eu une organisation féroce des organisations de la société civile, de partisans des droits de l’homme, d’activistes politiques contre ce régime. Certes, c’était une résistance qui n’était pas généralisée, mais elle aura son rôle à jouer dans la maturation de cette révolution.

Qu’en est-il pour l’Égypte ?
A-Fall : Dans le cas de l’Égypte, il y a l’effet tunisien qui a fait tâche d’huile. Il ne faut pas dénigrer le caractère novateur de ce mouvement patriotique et national qui est parvenu à chasser cet autocrate. Cependant il y a une résistance beaucoup plus longue contre un régime lui aussi vieillissant qui voulait passer le flambeau à son fils. Moubarak était considéré comme un allié incontournable en raison du dispositif stratégique de la sous-région. Il y a avait aussi le rôle prééminent de l’Égypte dans le monde arabe, la façon dont les fondamentalistes étaient tenus en respect. Toutes ces conjonctions ont donné une longévité au raïs égyptien qui était articulé sur un système d’intelligence très fort, et sur un système de corruption très bien ancré dans la société. On l’a vu avec Mobutu, un moment l’Occident soutient, plus tard il retient son soutien. Dans le cas de Moubarak, la perspective de son remplacement par son fils ne semblait pas enchanter beaucoup des ses parrains extérieurs, ce qui a facilité l’explosion du modèle égyptien.

Est-ce que ces révolutions peuvent s’étendre au reste du continent africain ?
A-Fall : Ce scénario n’est pas exclu. Il est très possible que cela existe aussi en Afrique puisque les conditions de la maturation de l’exacerbation de ces populations sont les mêmes partout sur le continent après plus d’une vingtaine d’années d’ajustements structurels, des conséquences de la mondialisation.

Est ce qu’il devrait y avoir des révolutions partout sur le continent pour faire changer les choses ?
A-Fall : Pour les gens qui ont une pensée révolutionnaire activiste oui, ça serait bien, parce qu’à ce moment les revendications populaires, les demandes sociales seront écoutées.  Mais détruire un système n’est pas forcément la possibilité de construire un nouvel ordre. Il faut bien sûr faire tomber les régimes autocratiques et anti démocratiques, mais la grande difficulté demeure dans la capacité de construire une alternative. Pour l’instant ce que ces gens demandent, c’est une alternance, un changement de l’ordre, et le renversement de mécanismes politiques qui sont complètement dépassés. Si on n’était pas en situation de crise économique mondiale du capitalisme, il est probable que ces choses auraient été beaucoup plus lentes. Nous sommes en crise, ce sont les pays qu’on a considéré « modèles » qui s’écroulent avant les autres. Donc, il n’est pas impossible que les autres, à des degrés divers qui sont tout aussi vulnérables, connaissent une certaine forme de réveil. Maintenant la question c’est : quelle est l’ampleur de ces réveils et quels sont les changements qui sont préconisés ? Il y a des situations particulières à chaque pays qui sont différentes y compris au Maghreb et les demandes sociales divergent.

Est-ce que cela représente un espoir que le continent africain se dirige vers la démocratie ?
A-Fall : Le problème c’est plutôt : qu’est ce que la démocratie ? Parce qu’il peut y avoir plusieurs conceptions de la démocratie. Si la démocratie est vraiment la traduction des aspirations populaires, c’est à dire, du plus grand nombre de la collectivité, oui ça serait souhaitable que l’État ne soit pas juste l’apanage de quelques élites urbanisées qui contrôlent la sphère de l’État. Si on pouvait élargir au niveau des processus de décision et d’exécution, l’ampleur de la démocratisation, oui ce serait souhaitable d’aller dans ce sens là. Mais il y a différentes formes de démocratie, y compris celle que la Banque Mondiale et les bailleurs de fond ont voulu nous inculquer, sous forme de démocratie représentative, qui selon moi, ne peut pas pleinement traduire les aspirations des populations. Donc si les populations prennent le pouvoir elles doivent avoir aussi l’ingéniosité de créer selon leur propre culture et selon leur propre aspiration des mécanismes capables de les représenter, de défendre leurs intérêts et de les traduire dans l’exécution.

Qu’est ce qu’il faudrait comprendre par démocratie que la Banque mondiale a créé ?
A-Fall : À mesure que les ajustements structurels échouaient dans le début des années 80, les institutions financières internationales se sont rendues compte que les pays africains contournaient leurs mesures par le système politique. Il était donc important à la fois de désengorger le système politique, et de créer une dimension politique d’ajustement. C’est ainsi que la gouvernance et tous ses attributs vont être inventés, et les pays vont être emmenés à transformer l’État sous forme de démocratie participative avec un système technocratique managérial. Un système qui d’ailleurs a échoué parce qu’on ne peut pas avoir l’État dépolitisé ou technocratique. L’échec de ce système s’explique par le fait que d’abord parce que les pays africains n’ont vraiment jamais suivi, ils ont fait des choses plus ou moins hybrides, et parce qu’il est arrivé en même temps que s’est achevé le mode néocolonial de croissance, l’ancien système dans lequel l’Afrique était enfermé dans la vieille division internationale du travail. Il y a surtout le cas des pays de la zone franc qui sont toujours avec leur monnaie coloniale, et qui ont beaucoup de mal à esquisser les éléments de la souveraineté.

Est ce qu’il faudrait plutôt revoir la façon de gouverner lorsqu’on parle de révolution pour véritablement passer à autre chose ?
A-Fall : La dernière révolution en Afrique était celle du Burkina Faso, on a pu voir qu’un changement pouvait être enclenché, changement des systèmes de production des moyens de production. Donc un changement dans la façon d’accumuler à l’échelle de l’État, et c’est malheureusement une expérience qui a mal fini, mais c’était la dernière. Pour l’instant il est trop tôt pour dire si ces révolutions vont apporter des avancées progressistes, elles peuvent aller dans toutes sortes de directions il faut le rappeler, y compris vers des involutions,  il est très important qu’il y ait une vigilance populaire.
La question pour nous autre peuple africain qui croyons à ce que ces révolutions adviennent, c’est qu’il y ait des transformations qualitatives vers les aspirations populaires, donc sur cette question les demandes sociales, les intérêts des peuples ne peuvent pas s’opposer. La plupart des demandes sociales à l’échelle du continent sont pratiquement les mêmes. Beaucoup plus de justice, la satisfaction des besoins essentiels, l’accès au pouvoir de décision, etc…la question du pillage des ressources, la préservation de notre équilibre environnemental. On a donc plusieurs demandes qui sont formulées très clairement, qui sont comprises dans la déclaration de Bamako qui est postée sut notre site au GRILA, qui sont une série de demandes légitimes, donc on ose espérer que si ya des changements, ça va aller vers la satisfaction de ce genre de projet.

Que dire de la jeunesse dans tout ça ?
A-Fall : De toute façon dans les deux mouvements qu’on vient de voir au Maghreb c’est la jeunesse qui en a été le moteur. Il s’agit d’une jeunesse qui n’est pas politisée mais qui s’est rendu compte qu’il y a une injustice, un système vieillissant qui ne leur donne pas de réponses. La question c’est de savoir comment elle va poursuivre de façon organisée ces changements ? Sa propre vigilance, sa propre organisation en dépend. Pour l’instant on ne peut qu’applaudir le fait qu’enfin des jeunes se réveillent et prennent leur destin en main. Il y a un mélange de toutes ces situations qui fait qu’on est vraiment passé à une nouvelle ère, les aspirations de la jeunesse poussent derrière, maintenant est-ce que l’Afrique va profiter de cette démocratisation pour enclencher des processus par exemple en terme d’intégration régionale, de souveraineté ou est ce que on va seulement aller vers des tendances réformistes, cosmétiques de changement de la garde.

Que dire des autres pays en crise dans le reste de l’Afrique ?
A-Fall : Aucun pays n’est à l’abri, tout pays aspire à des changements puisque les systèmes qui les gouvernent sont bloqués. Quelque part il y a un potentiel de changement, que ce changement soit révolutionnaire c’est autre chose. Je crois qu’il faut faire attention sur le fait que la pensée révolutionnaire, la conscience de ce qu’il y a comme identité comme problème n’est donnée à tout le monde. La conscience révolutionnaire, la conscience de classe, l’idée qu’on connaît dans une position de classe, sa position dans le processus historique, pour une personne cela prend le temps de savoir où est ce qu’il est situé. Quels sont les intérêts de classe, quels sont les changements, qu’est ce qui préconise tout ça ? Il y a quelques individus qui l’ont, mais la masse des individus ne l’a pas.

Comment la population devrait être éduquée par rapport à cette conscience de classes ?
A-Fall : Il y a une éducation politique et une repolitisation essentielle à opérer. J’espère que ces moments sont des leçons pour l’humanité parce que pour la  1ère fois dans l’histoire les sociétés sont appelées à trouver des réponses idoines et rapides à une crise totale du système qui n’est plus écologiquement viable. On est vraiment appelé a réinventer des nouvelles façons de faire et ce sont les jeunes qui ont compris cette urgence, maintenant on se demande comment est-ce qu’ils vont le faire ? Hélas beaucoup n’ont pas les recettes et la conscience politique, mais le chemin se fait en marchant, il est ainsi possible que dans la lutte, vont se forger des mécanismes de sortie de crise.

La plupart des pays de l’Afrique ont eu 50 ans. Est-ce que cela expliquerait qu’après un demi-siècle dans ces conditions, ils aspirent à du changement ?
A-Fall : Il y a une dizaine de pays qui ont 50 ans. La question de la temporalité n’est pas le problème même si historiquement on peut voir quelques coïncidences. Il y a surtout le fait que l’Afrique est enfermée dans l’ancienne division internationale du travail dont émerge de plus en plus les autres pays sauf l’Afrique. Il y a le fait que nos souverainetés sont tout à fait limitées et il y a le fait que les promesses de ces indépendances ne sont pas concrétisées. Il y a une génération, la vôtre, qui n’a pas connu les luttes, qui est complètement exaspérée, qui ne comprend pas la latitude des sacrifices des autres générations, qui est impatiente de trouver une solution de sortie de crise et qui ne voit pas d’horizon. Ce qui conduit à des jeunes qui s’expatrient, qui passent par le désert et les mers, on a des gens désœuvrés par milliard de dollars qui fuient le continent. Tous ces gens là espèrent qu’il y aura un changement et ça un effet de temporalité. À quoi ça servi d’être indépendant, qu’est-ce qu’on est devenu ?

Comment envisager le développement du continent africain ?
A-Fall : Il n’y a probablement pas de solution claire, c’est à dire d’un point de vue holistique tout est lié. Notre conception du développement en Afrique doit passer par une réflexion sur la nature du développement. Le développement est par essence lui même prédateur donc ce n’est pas quelque chose de neutre. Nous devons réaliser que si ce développement a échoué il y a d’autres approches possibles. Sur cette question, l’africanité est intéressante dans le sens que nous avons aussi d’autres conceptions et d’autres visions du monde dont on a jamais tenu compte qu’il faudrait peut être considérer. Ce que nous essayons de proposer dans notre cas c’est le panafricentrage.

En quoi consiste le panafricentrage ?
A-Fall : Ce serait une stratégie panafricaine basée sur une réflexion sur nos valeurs, sur nos cosmogonies, sur nos visions du monde. Nous sommes allés ressusciter des valeurs qui sont imbriquées dans plusieurs de nos sociétés à l’origine qui était le mât : l’idée qu’il y a un équilibre en toute chose autant au niveau cosmique qu’au niveau de notre relation vis a vis de l’écosystème. Un rapport beaucoup plus respectueux de l’écosystème dont nous sommes nous même une partie, et ce qu’il faut rechercher c’est plutôt l’équilibre. Or la grande difficulté qu’il y a dans le développement, c’est de ne pas saisir qu’il ne peut pas y avoir développement s’il y a déséquilibre. Il y a déséquilibre dans la dégradation des relations sociales, dans notre rapport à l’environnement. C’est tout ça qui doit changer.
L’Afrique ne s’en sortira que dans un schéma plus global. Nous devons apprendre à compter sur nos propres forces, à nous entraider dans une perspective Sud-Sud, et celle de réconcilier les grands impératifs. Par exemple, la question de l’agriculture, une autosuffisance alimentaire, redonner plus de pouvoir aux paysans, changer l’équilibre entre ruraux et urbains, basée sur une réforme agraire en profondeur. La question de l’accumulation de nos ressources naturelles, et qui est propriétaire des ressources, est-ce que nous avons ou non la 

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